Rentre le noir et sort (de) ma vie

Tu tiens presque trop de place. J’entends les mots qui basculent mon ventre. J’attends. Les bulles remontent depuis mon ventre vers ma gorge.

Avant il n’y a que du noir. Silence, les immeubles aussi sont roses. Assise sur les épaules du pompier je reviens du marché. C’est un clair dimanche de printemps, premier évanouissement. J’ai eu trop chaud dans mon blouson de ski rose. Je me vois petite et frêle sur les épaules de mon sauveur et j’en garde cette image lumineuse d’un matin de mars. Un homme enfin. J’ai sept ans.

Du début d’une vie dans un appartement

Une image, un enfant, de dos, aucun bruit dans l’appartement. Le soleil est déjà haut, il emplit la pièce, ce doit être dimanche. La tête penchée en avant, dans mon pyjama rouge et absolument

silencieuse, c’est comme ça que ma mère a dû me découvrir.Assise en tailleur dans le salon face à la baie vitrée, ses ciseaux de couture à la main, je regarde mon ventre. Très sage, je suis absorbée par une occupation passionnante : je découpe, et pas n’importe comment. Je suis appliquée, je pince le tissu entre l’index et le pouce, je tire légèrement dessus et seulement là, je coupe ce bout qui dépasse.Sensations exquises : le bruit d’abord, les ciseaux qui fendent le tissu.Puis le trou, un trou bien rond, parfait. Enfin la peau, rose de mes jambes, mes bras, mon ventre…

Les conséquences sont sans importance, elles sont rouges.

Je coupe ce bout qui dépasse je me coupe une mèche de cheveux je te coupe une mèche tu me troues la manche je te troue le pull, devant. Tu tires le bout de ma chaussette, découpes, on voit mes orteils je découpe le drap tu l’oreiller tu les rideaux pas possible avec la moquette.

Autre image; les flammes bleues de la cuisinière, petite lumière. Le frigo bleu foncé, ma mère a toujours eu la manie de tout repeindre, de donner au monde d’autres couleurs. L’évier est rond et jaune comme un œuf.

Les châtaignes sont en train de cuire dans la poêle, leur odeur remplit l’appartement. Tout est calme c’est un soir d’hiver c’est le grésillement de la télévision. La télé ne marche pas. On n’aperçoit que des lignes en noir et blanc, le salon est éclairé par la lueur blafarde de l’écran.Silence… Mon père un casque sur la tête, écoute. Un moment qui flotte, image d’un bonheur parfait.

Oui je veux rester jouer dans le parc. Non je ne veux pas y aller, pas la suivre dans cette furie, qu’on me laisse tranquille. Je descends le toboggan, relève la tête, elle a disparu. Panique, je ne voulais pas qu’elle parte.

Ma mère est allée faire des courses dans le magasin d’en face. Elle m’a dit : « suis pas loin, juste en face, reviens tout de suite. »

Trop petite pour rester seule dans un parc. Parce qu’en effet je suis seule. Les autres enfants jouent entre eux ou se disputent, quant à leurs mères je ne les connais pas. D’ailleurs elles ne m’ont même pas vue.Trop petite pour traverser la route. Ce mot terrible me sépare d’elle. Tant pis, je me lance et traverse. Je connais le vert. Ils me regardent tous passer et leurs gros yeux ronds vont bientôt sortir de leurs trous. J’ai trois ans.

Que du noir. Je pousse la porte en verre et ma mère est là, juste derrière, elle m’attend. Je pousse la porte mais je ne trouve personne. Je n’appartiens pas à ces inconnus, ils ne veulent pas m’adopter. Je suis perdue. C’est noir.

Assise sur un tabouret à l’accueil du supermarché, j’attends. Une femme est assise à côté de moi, elle a posé ses pieds nus et gonflés sur le bureau, les doigts de pied en éventail, ses ongles sont rouge sang. Il fait chaud. Je la regarde qui mange une énorme glace à la vanille genre italienne, elle ne m’en propose pas, papote avec une autre en laissant la crème lui couler entre les doigts. Sa grosse langue rose a beaucoup de travail, je n’existe pas. Noir.

La suite ; enfin ma mère, elle a l’air soucieux, c’est mauvais signe. Elle n’a pas eu le temps de faire ses courses.

Des animaux devant la table à l’heure du thé

Les poissons ne veulent pas se faire manger. J’en ai vu déboucher un évier jaune et s’enfuir par le trou. Il y en avait des centaines de ces tout petits poissons qui disparaissaient vers une vie meilleure… Enfin peut-être.

J’aime déguiser en fille le gros chat noir de ma mère, une femelle, mais elle, elle n’aime pas que je l’habille. Une robe et un bonnet dans la poussette, ruban bien serré sous le menton. Il faut oublier les

chaussettes, pas possible avec les griffes. Je ne sais pas si elle m’aime.

– Tu es une princesse,

– Tu as les yeux plus gros que le ventre.

Coincé dans le gosier, ça ne passe plus, avec un petit pois je m’étouffe. Et lui, pourquoi a-t-il plus ?

La princesse au petit pois, tellement sensible qu’elle le sentait encore sous des dizaines de matelas. Ses yeux, impossible de baisser les paupières, toujours ouverts. Elle ne peut s’empêcher de marcher dans la boue, « La princesse aux pieds nus » elle aime se salir ; avec les hommes elle aime aussi.

Tu m’appelles… tu me dis que je suis une princesse.

« Entre le sommeil et le songe,

Entre moi et ce qui en moi

est l’être que je me suppose,

Coule un fleuve sans fin. »

Fernando Pessoa

C’est un film, à la télé sûrement.

Assises dans la cour elles mélangeaient la terre à l’eau. Petites filles en robes à froufrous, jupons et dentelles. Elles n’ont pas le droit de se salir. Pas le droit d’utiliser la dînette en porcelaine que la tante m’a offerte mais elles le font quand même, et faute de thé, mélange la terre à l’eau.

Les feuilles aussi, pour la soupe. Je ne veux plus jouer, pas boire cette mixture, répugnante. Leurs belles robes je regarde ; leurs mères arrivent en furie et elles se font sévèrement punir ; pas pour moi. Sur la table de la cuisine tout est resté. La fenêtre est ouverte, il n’y a plus personne

dans la pièce.

Beaucoup de parents prennent leurs enfants pour des animaux et les appellent mon canard, mon poussin, ma biche etc…. Si on regarde bien on ne peut pas se tromper mais peut-être ne voient-ils pas la même chose ?

Minute papillon, ma biche, ma chatte.

Certains objets disparaissent à tout jamais, se désintègrent, ne referont plus surface. A croire qu’un beau jour ils en ont vraiment marre de se faire malmener. Il en est ainsi de la poupée, jumelle rouge,

qui ne supportait plus d’être passée à la machine à laver le linge tous les mercredis après le bac à sable.

Marre d’être suspendue dans les W-C., accrochée aux barreaux de l’escabeau, le ventre compressé à côté de sa jumelle bleue, la poupée. Peut-être a-t-elle eu peur de l’incendie ? La poupée ou la petite fille ? Les garçons l’avaient allumé dans le parc, beaucoup de fumée entre les grands arbres.

Dans le tram, une enfant veut absolument savoir où vont les gens . Où vont ces gens qui font le trajet avec elle ? Ils ne vont pas prendre le goûter chez tante Marguerite ? Non, mais alors que vont-ils faire ?

Un papillon séché est épinglé à la fin d’une lettre, c’est un garçon qui me l’a envoyé. Je ne l’ai vu qu’une fois, il m’avait fait visiter le cimetière. L’épingle a une tête rouge. J’ai rêvé de son père écrivain dans sa grande bibliothèque, avec une barbe. Jour triste et gris. Dimanche matin à la sortie du métro, mur de béton qui nous encercle, étouffe les morts pour être sûr qu’ils ne ressortent pas. Les plus beaux arbres sont ceux qui poussent sur les tombes. Enormes leurs racines emportent tout, sur les dalles des pétales blancs et soyeux comme du duvet, odorants. Son prénom à lui je ne sais plus, sa moitié d’indien je me souviens, mère ou père ? Tu n’es pas la seule… minute.

Je n’ai jamais réussi à griller les pattes des sauterelles, ce n’est pas faute de ne pas avoir essayé, je ne peux simplement pas, voilà tout. Ce garçon les tenait coincées entre ses doigts, puis il approchait la flamme des ailes, son briquet noir et doré pour écouter le grésillement de la chair en train de cuire, l’odeur aussi. Plus elle était grosse, mieux c’était, le bruit surtout. Tout le monde agglutiné autour, c’était un grand, c’était le chef.

Au même endroit allongée dans l’herbe la nuit avec un garçon, pas envie de faire des choses avec lui, trouver un prétexte, m’enfuir, ne jamais le revoir.

…dont il a volontairement perdu la clef

Je suis devant ma chambre, je veux rentrer. Absolument la porte est sourde et les formules ne fonctionnent pas. La moquette violette a envahi la pièce, je peux me perdre.

Mettre des carottes sous mon oreiller ou alors des biscuits. Où que j’aille la nuit, je suis sûre de partir avec. C’est meilleur les biscuits mais ça fait des miettes, ça gratte et c’est très désagréable pour dormir.

Pourtant je ne me réveille pas. Je ne suis pas morte mais je ne veux plus sortir de ma chambre. Dehors quelqu’un a perdu la clef, volontairement. J’entends des pas dans le couloir qui s’éloignent déjà. Regarder sous la poignée, par le trou, savoir. En face il y a une autre porte et un couloir long, je ne vois pas la fin. Je passe par la serrure et me glisse dans la chambre au grand lit, celle des parents. Les grands miroirs de la penderie encerclent la pièce, le visage de ma mère s’y reflète. Elle est maquillée en clown, son image se multiplie et les lèvres rouges longent les murs. Les lèvres rouges.

Assise, le rester, ne plus bouger.

Je n’ai pas de lieu, ne reconnais pas la pièce où je dors, à peine les gens. Des vêtements sont dispersés, jetés dans tous les sens. C’est moi. Ce n’est pas ma chambre. Le salon et il y a trop de passage. Moi je ne bouge pas, je ne peux pas, juste rester assise sur le canapé. Jambes croisées et fesses fixes, je m’absente obstinément.

« Il s’arrête pour s’orienter.

Tout à coup il regarde ses pieds.

Ses pieds ont disparu »

Victor Hugo

Une vieille ville, Annecy, c’est une place en fin d’après midi. Quelques passants, un groupe arrive, des jeunes gens garçons et filles. Une fille se détache et va parler avec quelqu’un, un peu loin, les autres s’éloignent. Tout à coup la fille est complètement seule, elle part en courant, veut les retrouver. Elle sait où ils sont. Enfilade de rues et de trottoirs, gros plans des pieds qui courent, le chemin est long et la nuit tombe.

La fille s’arrête, trouve une porte, une entrée d’immeuble c’est celle-ci.De chaque côté il y a une vitrine. A gauche, dedans, un médecin et son patient allongé sur une table. Il a des chaussettes rouges, c’est une femme qui l’ausculte. En blanc et gris, hôpital, tout est figé à plat et brumeux, matin d’hiver. Les chaussettes rouges sont au premier plan. A droite, de l’autre côté de la porte dans la vitrine, un deuxième homme. Il est seul et de profil, il tourne le dos. La tête contre le mur, lui aussi porte des chaussettes rouges.

La fille rentre dans le couloir, lit la plaque sur le mur : « psy ». Ralentit, de pas, pas un bruit dans le couloir. Le traverse, une paire de chaussure devant la porte, pense qu’il faut qu’elle enlève les siennes. Avance une autre porte, des gens bouchent l’entrée. C’est ici qu’elle doit aller, elle force, le passage. Arrive dans une salle de concert enfumée bruyante bondée. Retrouve son groupe, n’ose pas aller les rejoindre, une seule place de libre. Elle y va, s’assoit en tailleur et voit ses pieds. Elle n’a plus de chaussures, est en chaussettes, ses chaussettes sont rouges, tout le monde la regarde, ses pieds.

Histoires-images de chaussettes de grand-mère de tricots de montagne

d’escalade de chaussettes rouges au chalet, celles de mon père.

Quelque chose que je ne dois pas dire, que je ne devrais pas savoir, que l’on m’a offert ; je ne pouvais pas dire non. J’entends les mots peser dans mon ventre, ils me déséquilibrent. Déjà essayé de me faire vomir, ils restent agrippés, au fond. La mort tabou, quelques mots suffiraient. J’attends. Les bulles remontent depuis mon ventre vers ma gorge. Deux grosses boules dans des coupes en verre transparent, des parasols y sont plantés. Si tu les manges, la couleur te reste sur la langue, et tes lèvres sont bleues.

Regarde comme je mange.

Tu regardes ma chambre et tu dis qu’une mère n’y retrouverait pas ses petits. Je vois sur l’écran quelqu’un qui me ressemble, une mère verrait son petit, elle est troublante. Elle tire son vêtement vers le bas, et tord, sa jambe sous ses fesses ; ainsi surélevée elle peut commencer à travailler. Elle malaxe son ventre, rouge avec ses mains, elle le veut, lui faire mal, à elle. L’enfant. Le faire rentrer tout au fond d’elle-même, tissu doux et soyeux. Serrer, serrer le plus fort, possible de ne plus sentir ses doigts ; pour ses doigts blancs le tissu rouge.

Des morts que j’aime il ne manque que moi

Un homme pas si vieux. Le jaune de sa peau, pas celui du soleil, celui de sa peau et du blanc de ses yeux, opaque. Quelqu’un lui massait les pieds. La question à ne pas poser.

C’est la seule chose qui sorte de moi : « comment vas-tu ? »

Qui sort… Une chose…

C’est trop tard, je repars avec mon gâteau d’anniversaire, il a un drôle

de goût.

Elle, je suis allée la voir après sa mort ; assez vieille mais quand même. Elle a la couleur des cierges plantés de chaque côté du lit. La même matière épaisse, la peau de son visage, ciré. Il paraît que ses ongles continuent à pousser, les cheveux aussi. Il faudra que j’emmène Eva au musée Grévin, à Paris.

Je n’ai pas osé la toucher.

J’ai cru que j’allais mourir, comme ça, dans la voiture. Alors je me suis relevée pour voir le paysage.

C’était mardi.

I. est morte, ce jour là, au même moment ?

Le même jour mardi.

Maman parle, je vois I. étendue sur le lit, dans le studio, que j’ai si bien connu l’été la nuit avec des garçons, près de la piscine. Pâle avec ses cheveux roux et courts, les ongles longs peints en rouge. Le petit garçon rentre dans la pièce :

– C’est qui la dame qui dort ?

– Elle ne dort pas elle est morte, mon oncle.

– Elle ne va pas se réveiller si on fait du bruit ?

– Non, elle ne va pas.

– Ah, bon… rire et repart en courant.

Eva est là, l’avait suivi, était restée devant la porte. Elle ne voulait pas la voir, la morte, suffisant avec la grand-mère, à dix ans. Trop tard, elle s’est retrouvée là où les yeux ne reculent pas. L’a vu.

De son envie, de la tienne, de la mienne

Le bout de ses ongles repousse,

Le bout de tes ongles repousse son envie,

Repousse son envie

Son envie le pousse.

J’ai les fesses collées sur le siège arrière, le plastique me brûle la peau, je n’ai pas de culotte. Je ressors de la voiture en hurlant, je voudrais que tout le monde soit au courant.

Alors quand est-ce que je te…, il lui dit ; premier jour.

Alors quand est-ce…, deuxième fois.

Alors qu…, encore et demain et le jour d’après les mêmes mots sans lassitude, j’ai la tête qui tourne. Je ferme la porte et je sors. Derrière il fait absolument noir, juste le point rouge de l’interrupteur. Surtout ne rien éclairer je veux descendre dos au mur, ma peau brûlante contre le froid, les murs sont rugueux, je m’écorche. La pente est raide, je glisse, il n’y a que du noir.

Le point rouge de l’interrupteur c’est le ballon que pousse la petite fille dans la pente. Dessins rouges dans le noir, je n’entends plus. Le ballon se transforme en cerceau, la fille continue à dévaler la pente, je n’ai plus de notion de la vitesse. C’est un cube au bout de son bâton, qui roule. Des voix reviennent et je suis toujours dans le noir, je suis ailleurs, je suis où les choses sont rouges. Lumière. Allongée sur le dos les visages familiers me regardent. Mon père me tient le poignet, et compte.

Un jour une nuit…J’entends.

– Enlève ta culotte, enlève ta culotte…, il lui dit.

Je la remets.

J’entends encore.

– Tu ne vas pas dormir avec…, il lui dit.

J’en passe une autre, par-dessus. Si tu cèdes une fois ce sera de trop.

Je ne peux plus dormir sans.

Non

Non je ne viendrai pas au rendez vous

Hôtel 51 les hommes sont lâches, moi aussi, peut-être à cause despoils. La sueur aussi. Ce n’est pas de ta faute.

Non.

Il sentait le tabac froid et l’alcool, la soirée juste avant mon départ. Retrouver le sol collant, gris de cendre et l’air froid au dehors.

Non je ne viendrai pas ; tu pourras m’attendre. Si seulement tu pouvais m’attendre, si tu m’attendais, juste cinq minutes, que ça me donne l’impression. J’attends, pas toi, je le sais qu’il n’y a rien à faire. Le temps il paraît, je doute encore.

Ce rêve qui démarre au bas de mon ventre, l’humidité qui suinte entre mes jambes, impossible de résister à la jouissance.

On s’habitue à vaciller en se levant, après avoir trop tourné, à la danse seulement. Seulement bon après l’amour. Suivre mon corps ? Un autre ? Te sentir dedans pour m’oublier un instant, encore plus difficile après.

Je ne sais plus leur nom.

– On vous dira qu’il faut beaucoup de patience pour trouver une femme.

– Je suis entièrement d’accord avec ce que vous avancez là.

Elle vient justement de passer dans ma chambre. On ne dort jamais dans le même lit. Elle m’a pourtant donné son nom, quand même bizarre, n’a rien d’une mère, je, suis son égale.

Elle crie, elle hurle, ne veut pas qu’on l’attrape. Elle se débat, grandes enjambées et franchit la clôture ; Western. Après ils la perdent de vue parce que c’est la nuit et qu’elle est petite, plus maligne qu’eux aussi. Et puis elle, elle veut vivre, pour elle, pas seulement pour lui l’autre. Alors ils restent là, un trou où l’on ne voit plus, où la vraie nuit commence. Mais elle, elle préfère ça à eux, à lui surtout. La forêt tout près, les champs sont immenses, profil qui se découpe, sombre.

La lune pleine dans le ciel la regarde.

Elle regrette presque déjà, et pleure, de rage, mais en aucun cas n’y retournera.

Vert ce n’est pas une couleur c’est la campagne, trop beau le printemps quand on ne peut pas y toucher, terrible. Vert dans tes yeux si tu regardes trop longtemps le rouge de ma bouche. Tu fermes les yeux et tu admires cette couleur fantôme qui flotte dans le noir de tes paupières.

7) Cette fois Louise n’est pas rentrée, je ne l’ai pas vu apparaître,il est sept heures. Il a sa langue dans sa bouche, ses pommes trop rouges, je vois. A tourner encore sept fois, dedans.

L’imaginaire reprend sa force, je me sens dedans, je l’ai laissé de côté, dehors, je n’ai pas de réponse à l’énigme du miroir, pas possible d’aller plus loin.

Pour ceux qui voudront, mais il faut conduire dans la montagne, par les petites routes, virages, jusqu’au champ, jusqu’à l’église. Image de ce sein géant, il n’y en a qu’un seul, c’est une pierre devant une église. Son bout énorme, Rose est énorme. Il est là et la nargue. Il est seul, a perdu son jumeau, pas moi mais je n’en ai pas dans mon lit.

Image qui tourne autour, jusqu’à la fin, le tournis et la chute.

Comme tout le monde elle aimait aller à la messe avec sa grand-mère, elle aimait sa grand-mère. A neuf ans elle a décidé de se faire baptiser. Elle faisait une drôle de tête sa mère ce jour-là dans l’église.

A neuf ans elle a voulu changer de nom, elle voulait s’appeler Christine, c’était le prénom de la fille morte de sa grand-mère, elle le savait. Elle avait déjà l’idée qu’elle ne pouvait être vraiment quelqu’un.

Banal veut dire être comme les copines, c’est exactement ce qu’elle voulait. Sa mère n’a pas été d’accord, sa mère a dit que son prénom était beaucoup plus joli, que Christine c’était banal.

Elle ne sait pas si sa mère était heureuse mais elle faisait une drôle de tête dans l’église, cheveux courts et bruns, des cernes sous les yeux. Le jour du baptême c’était dimanche elle était peut-être fatiguée.

Elle se demande pourquoi elle n’a pas une mère comme sur les boîtes de kleenex, blonde avec les cheveux longs, toutes les filles devraient avoir une mère comme ça.

Suzanne est parfaite, elle sait se faire oublier.

Où est passé le sommeil blanc, rond comme la lune

Lignes troubles, récit d’aventure extrême, précipice en couverture, les yeux me brûlent. Je n’ai pas pu rester dans ma chambre, là haut, allongée sur un matelas dans le débarras, sans fenêtre, je ne vois plus les mots qui me permettent de ne pas dormir, surtout pas. Pleurer pour que quelqu’un se réveille, mais pas lui, l’autre, encore raté.

Deux jumelles en maillots de bain vert pomme. Elles font la roue, pas l’amour, moi non plus, dans un champ vert. Mon frère a une crête de cette couleur sur la tête, c’est ce que dit ma mère qui compte.

Surtout dormir.

Pas possible, toute seule, j’en ai trop besoin.

J’ai mal aux fesses, ankylosées de ne pas bouger si longtemps, plus que pointues. J’ai envie d’une pomme, je la vois ronde ferme et rouge. Je la vois fondre la ronde, fronde. Je veux qu’on me fasse dormir, plus que ça.

Le rêve de la baignoire, cauchemar qui se répète, souvent. Tourbillon qui veut m’engloutir , happée par le trou d’évacuation (joli mot), se réveiller avant d’y passer. Pas la suite, je n’ai jamais été voir de

l’autre côté. C’est comme de la peinture quand on commence à la mélanger, épaisse l’eau est multicolore. C’est comme les balles magiques en plastique dur, ça rebondit très fort et ça fait mal si tu les reçois sur la tête. Le rêve des chaussettes, essayer de m’en souvenir. Je rentre dans la baignoire, elle déborde. Immergée, la tête aussi, je ferme les yeux. Et j’imagine le Mont St Michel. Elle est presque pleine. Mes mains sont agrippées à son bord, j’écoute le bruit de l’eau, rien ne peut

plus m’atteindre. Une bulle coupée du monde et que ça ne s’arrête jamais. Passer ses ongles sur la paroi, rien ne retient, et hurler en silence. Je n’y suis déjà plus.

Et si je faisais un streap tease

Avec du carrelage blanc.

C’est une salle de bain, les vitrines sont des aquariums.

C’est une ancienne crémerie, la boutique fait un angle. La petite fille est en vitrine dans le nouveau magasin de sa mère. Sa mère est occupée à repeindre le sol en violet, pliée en deux ou à quatre pattes, il fait très chaud. C’est la fin du mois de juin et ça va durer plusieurs jours. La petite fille ne porte rien d’autre qu’un justaucorps blanc en coton, elle danse derrière la vitre, elle fait signe aux passants.

Il fait chaud, de l’autre côté c’est la rue. Vide, elle me fait peur. Mais où sont les gens ? Depuis le trottoir d’en face une femme regarde ceux qui traversent. Elle me regarde aussi, fixement…

Cette petite fille c’est moi dans le magasin de ma mère…

Cette enfant à notre vue, son corps, sa bouche comme une plaie rouge… Les hommes regardent. Un panneau indique à vendre, moi aussi je regarde. Les lèvres de la petite fille en vitrine sont rouges, ça déborde mais ce ne sont pas des lèvres de clown. La peinture ne va pas tenir trois mois sur le carrelage, Quelqu’un lui a donné un mauvais conseil, à ma mère.

Une femme rentre, elle est jeune, demande un endroit tranquille mais ne veut pas les toilettes. Le bureau oui, portes battantes comme dans les westerns. Elle veut être seule, répète qu’elle sent la fumée, que quelqu’un la suit. Ma mère la rejoint, elle est déjà presque nue. Pantalon orange sur les chevilles, son sexe est noir. Répète qu’elle sent la fumée, qu’il faut jeter ses vêtements. La faire se rhabiller. Elle crie et grands gestes. Doucement les clients du magasin se retournent, un à un ils posent leur regard, figés. Long temps ; elle finit par ressortir et repart vêtue. Répète qu’elle sent la fumée. A-t-elle eu peur de l’incendie ? Les garçons l’avaient allumé entre les grands arbres.

L’odeur va rester plusieurs jours.

…ce ne serait pas la première fois.

Il pleut. Hier soir j’ai reçu la lettre d’une amie que j’attendais depuis plusieurs semaines. Mais cette lettre, ce qu’elle m’écrit, j’imaginais le recevoir d’une autre personne, qui ne me l’a jamais envoyée. Elle me parle de son sentiment de passer à côté des choses, de la solitude, et je la comprends. Il pleut. Les choses tournent et se décalent.

Ma sœur, merci pour hier…

Pour demain.

Eva m’a envoyé une carte postale, la première de sa main achetée et écrite, pour moi, très touchant même si elle a dix ans. Petit bout de chair rose, presque vif, et mou. Je ne voulais pas te casser, ni te laisser tomber de la machine à laver le linge, ton petit corps a glissé tout seul, choc et bruit mate de ta tête touchant le sol, trop fort. C’est aussi sa voix sur le répondeur, encore une première fois, ce n’est pas ma fille, ma sœur, elle est grande maintenant.

Dans la salle d’attente, couloir, je m’assieds. Faire pipi dans un bocal mais d’abord trouver les toilettes, pas plus facile que de bien viser. Garder ma bouteille d’eau tout près, coussins en plastique bleu, en face elle est allongée dessus, elle attend. A côté il peut partir, mais pas habillé comme ça.

De ce qu’il reste de ma moi femme

Il y a du sang dans vos urines, a dit le médecin.

Allez vous avoir vos règles ? avait-il demandé avant.

Je ne sais pas, oui, normalement elles devraient venir…

Bientôt, mais je ne sais pas, j’attends, voilà tout…

Alors c’est pour ça, a-t-il répondu

Vous avez du sang dans vos urines.

Ce rêve qui démarre au bas de mon ventre, l’humidité qui suinte entre mes jambes, impossible de résister à la jouissance. Hôtel 51, les femmes se perdent, en face de moi du vent dans l’eucalyptus, le corps de cette femme à moitié morte, brûlant. Je l’ai touché. Flux rouge et épais absent de mon corps, me manque, sort pas, une femme. Absent je l’attends autant que j’espère ne pas être enceinte. Surtout pas, prête, milieu hostile.

Alerte sur son vélo elle traverse la place. Elle est heureuse je le sais elle ne me l’a pas dit. Caillou. Tomber. Du sang noir presque solide. Cicatrice sur le genou qui descend, bientôt jusqu’à la cheville. La cicatrice diminue, ne disparaîtra pas, jamais. Très sexy sur le bas de la jambe, sur l’orteil. Caillou Tomber Cicatrice. Alerte… rouge, leur couleur, la mienne aussi, le sang, le boire quand il coule chaud des veines, pulsations. J’ai appris à prendre mon pouls mais je ne sais pas ce qu’il doit dire, toujours trop rapide. Le prendre après chaque cigarette.

On ne voit pas de vieille dame dans les maisons de poupées ; elles sont pourtant bien là. Elle traverse la place, vide, c’est une poupée : fond de teint, pommettes rouges et rouge sur les lèvres. Elle porte une robe imprimée, des socquettes et un foulard, tirés hors du temps, fanés. La voilette du chapeau est déchirée et les bas sont trop larges. Des bas couleur chair, plis d’une seconde peau qui tombe sur les chevilles, la vraie peau aussi.

Il n’y a pas de vieilles dames dans les maisons de poupées, mais pourquoi ça te gêne ?

C’est un grenier. Ce sont des malles de déguisement.

Pas de ceux que l’on achète mais des vêtements, des vrais. Ceux de gens qui n’existent plus, que je n’ai jamais connus. Des femmes, des tissus qui racontent. Il faut rembourrer le soutien-gorge. Ces robes sentent, tu m’habilles et c’est un jeu. Excitant et je flotte, je m’étale, le maquillage aussi. C’est une boîte de fard à paupière, on me l’a donnée, je l’ai trouvée, volée. Du bleu, beaucoup trop sur les yeux, je sors. Deux pas à peine et je rencontre MB, mes yeux se font voir, je ne voulais pas. Lavées, repassées, les robes sont à ma taille désormais. Je joue à être elles, ces autres femmes, je pose. Devant la maison, dans le jardin, et sur le puits ; je me prends en photo dans leurs vêtements. La rencontre ne se fera pas.

Elle traverse la place entre les gros arbres

J’essaie de faire pareil

J’imagine le Mont-Saint-Michel

Des petites histoires que je voulais raconter

Une femme étend des culottes sur son balcon. Un homme, le sien, s’installe dans un fauteuil et ne la regarde pas. Il lit son journal posé sur son ventre.

C’est comme ça.

Une mère comme sur les boîtes de kleenex.

Je regarde ma montre. Sèche, encore humide, chaque culotte elle la tâte. Elle s’attarde, la retourne, la suspend différemment. Lui, il tourne les pages. Elle passe devant lui, le dérange et il doit pousser son fauteuil. C’est la cinquième, elles atterrissent sur son avant-bras ou restent sur le fil. Bientôt dix minutes, je l’observe. Elle doit repasser devant l’homme, j’imagine son grognement, à lui. Culottes étendues sur toute la longueur du balcon, blanches, identiques.

Il lit son journal. Il ne la supporte plus, sa présence. Elle l’obsède d’être là si méticuleuse. Il sait qu’elle ne le dérangera pas, sa lecture, ne parlera pas. Mais les questions sont là et lui tournent autour, s’extraient de tout son être à elle. Même son odeur il ne la tolère plus, sa propreté maniaque. Les culottes au-dessus de sa tête et il boit une bière, il est dix heures. Elle n’aime pas, ne dira rien. C’est son silence qui est le pire. Elle lui tourne autour, encore, besoin d’aller où il se trouve. Ils ne se toucheront pas.

Vingt minutes que je suis là. Je ne vais pas y aller. Il ne me verra pas, pas ce soir, il faudra que ce soit lui qui vienne, cette fois. Demain les chaussettes et le journal, ils ne savent pas, n’imaginent pas autre chose.

C’est comme ça.

Ils ne se souviennent pas de l’infirmière qui venait me faire des piqûres tous les jours, pendant plusieurs semaines. Les petites limes qu’elle me laissait pour jouer à la dînette, celle qu’elle utilisait pour couper les ampoules contenant le liquide à injecter.

Et le gant de toilette à maintenir sur ma cuisse ou sur ma fesse pour atténuer la douleur, c’était dans la cuisse que ça faisait le plus mal. Ma figure rougie par les larmes, ils ne se souviennent plus, ils ont la mémoire courte, elle surtout. Peut-être qu’elle n’entend pas ou qu’elle n’écoute pas, à la place elle parle.

C’est la veille de ce Noêl, il est une heure du matin, un enfant sur son tricycle se fait traîner, par son père, son grand-père, il a l’air heureux.

Le corps de cette femme à moitié morte, brûlant.

Les paroles de Martin

Cinq choses mauvaises, les gens font, pour une bonne, dans leur vie. Il a perdu tous ses ouvriers dans un bombardement en Somalie. Il a besoin de deux bières avant de manger, pour préparer son estomac. Ces hommes aiment la viande rouge, encore. Beefsteak de cheval le samedi midi, je ne peux plus. Ses yeux sont brillants, sa tête est pleine. Boucherie avec les demi-bêtes pendues au plafond, en vitrine, Soutine ce n’est rien à côté. Je me revois enfant dans la vitrine. Comme la princesse aux pieds nus, besoin de me sentir comme un objet, de me vendre pour un repas, une fois, pour voir, Florida 2000 ; Cuba.

Ce noir qui a voulu à nouveau rentrer en moi, ce blanc éclatant qui m’empêchait de respirer. Toute cette lumière qui me happait. J’étais ouverte, complètement, trop, sans retenue aucune. J’ai failli tomber et je suis tombée. Ce noir qui a voulu de nouveau rentrer en moi, ce blanc éclatant qui m’empêchait de respirer. Comme dans les rêves je me suis arrêtée juste avant de ne plus pouvoir revenir.

Florida 2000 le samedi soir, le blanc et le noir, encore. Moi au milieu, bête curieuse, M. aurait pu se faire de l’argent. Je ne veux pas faire pleurer les enfants.Ol’Moran, le bush, la lumière éclatante, pénétrante, ne me laisse aucun souffle. Me prend ma respiration, mon va et vient, mon sang s’échappe de mes mains, de mes pieds, de mon cerveau. Plus rien ne m’appartient. Cuba, Stef. Je lui ai écrit. Greg, à Paris, son expérience quotidienne de la différence, je pense à lui, j’ai souvent pensé à lui.

Deux semaines d’une intensité folle, incroyable, assaillie par tout ce qui m’entoure. Les odeurs, les sons, lumière, les formes, gens, couleurs, et moi ouverte encore plus chaque jour. Remplie, sans recul, sans barrière, à fond jusqu’à l’éclatement. Le trop plein et le noir qui veut reprendre sa place ; le blanc lumière qui m’engloutit ; pas de lumière dans l’hôtel de Kinamba.

« Dans le café, déjà, l’ombre a gagné. Au fond, sur le bar mouillé, des bougies sont allumées et leur lumière se mélange, jaune, à celle, bleutée, du jour mourant. L’averse cesse comme elle est venue, brutalement. »

Marguerite Duras, Dix heures et demie du soir en été

Parce que je ne pourrai jamais faire mieux, je n’essaie pas, je lis.

Pleine de choses qui ne savent pas ce qu’elles sont

Son corps si beau mais ça ne suffit pas.

Un jour une nuit une femme deux hommes dans la pièce juste derrière la paroi. Dimanche matin six heures trente. Lundi, trois heures du matin, défilement et répétition de messages laissés sur un répondeur, de l’autre côté du mur. Tous les jours, les chiens qui aboient quand je rentre. L’omelette baveuse, les œufs gluants et les champignons visqueux. Tout ce qu’il aimait, je détestais ; les gens comme les choses et ça continue encore. Il est marié je ne veux pas y croire, pas penser qu’il ne se passera rien, mon rêve. Près d’une barrière un cri. Une fille avec son voile dans la nuit, c’est une mariée. Il y a du vent qui la soulève et la pousse par derrière. Le tissu blanc de sa robe se promène sur son corps, oreilles bouchées silence de rêve. Est-ce que tu aimes quand ça tourne ? Mais pourquoi ressembles-tu tellement à mon frère. Je cherche la réponse dans les yeux des autres, des hommes. Avec leurs sexes je ne cherche plus rien, le lendemain seulement. Pas possible d’aimer vraiment, j’attends le prince charmant, vrai ? Amande sait mieux ce qu’elle veut je crois, je l’aime, je pense. Je me sens pleine de choses qui ne savent pas ce qu’elles sont.

Si loin de tout. Y a-t-il du soleil sur le balcon ? J’ai envie de chocolat ; 45kg sur la balance avec mon jean, je lis Paris Match, aujourd’hui je vais mieux, je peux écrire.